Mercredi 12 octobre 2011
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Prologue : le raz de marée
« Le doux calme de cette masse
Où je plonge sans retour
C’est le sel de la mer. »
C’est par la moitié dont le sel forme la pulpe cristalline que je commencerais ces chroniques. C’est l’indéfinition de
Marseille, ses clodos au froc retenu par la pisse, sa lune couleur néon, la poudre rance qui vous ramone les poumons,… c’est tout cela qui m’a fait ravaler cette geste jusqu’à ce moment précis.
C’est que je croyais que Marseille se serait donnée à moi, comme une gitane à la robe pourpre, une femme de marin au lit savoureux sentant la clope, dans des entrelacs de plaisirs exquis.
La promesse que j’ai faite à une fille, cachée dans sa grotte, juchée sur un tas d’ossement… et à cette demoiselle
blessée que j’ai menée en bateau sur les hauteurs du Béouveyre, lui promettant la ligne dentelée de la côté jusqu’à la proue de la Maïre… C’est ça, seulement ça, qui me force à conter cette
histoire aujourd’hui.
Lorsque je suis arrivé dans mon appartement, après maints mois de vagabondage, j’ai rêvé d’un raz de marée. Il
envahissait la Place aux Huiles tandis que je me trouvais dans une sorte de troquet imaginaire. C’était un bar grincheux aux étages emboités comme des pots de fleurs vides. Une table, sise dans
un dédale de marches inégales, regroupait autour son Techlatl quatre ou cinq joueurs de coinche. L’air patibulaire.
Ceux-ci, quelques minutes avant le cataclysme, me regardèrent entrer avec dédain, tournant un œil jauni par l’alcool,
gonflé par l’abus de gitanes… Je m’avançais et ils m’expliquèrent que l’endroit était réservé. Derrière eux, un escalier conduisait dans les tréfonds calcaires de la ville. Là où la marne
spongieuse du Lacydon veille à engloutir les contes équivoques de la surface - la Vouivre du dessous, avec son souffle lointain et rauque de rame de métro lancée dans les boyaux de l’Histoire. Je
devinais, comme on le fait dans les rêves, où tout prend l’aspect bugué d’un décor mi-transparent, que les caves de ce bouge où voletait la lumière fade du matin, étaient remplies de
contrebande.
C’est alors que l’immeuble vacilla, les boiseries craquèrent, des cabestans s’effondrèrent et l’eau glissa sur la cascade
de marches. Le raz de marée arriva, cinglant le mur, qui s’ouvrit comme un rideau de scène sur les mats emportés du Vieux Port. Au fond de la salle branlante, au moment où tout allait être
balayé, je lorgnais avec effroi la table, vide, les chaises abandonnées, et la porte du fond fermée à double tour.
Ce rêve, à cette époque où je voulais être envahi d’optimisme, où
je m’évertuais à nier les noirceurs de la ville, alors que je vaquais, mon sac à dos mordant la chair, dans la Marseille Radieuse - ce rêve - je le niais aussi. Je le révoquais comme un édit que
je n’étais pas disposé à agréer.
Quelques semaines après, alors que l’aménagement de mon appartement était presque terminé, la terre trembla. J’étais
assis sur un fauteuil rouge confortable, quand je senti s’ébranler le sol. Je crus à un vertige. Le sol s’était levé comme le dos de trente tortues lâchées à la vitesse d’un
train grande vitesse sous un tapis persan. Le lendemain, on m’expliquait que la terre avait tremblé à Marseille. J’en fus surpris. En réalité, ce n’était que le premier mouvement du Grand Serpent
de mer qui dort au large du Frioul. Nous avions senti le glissement de sa cape d’écailles contre les fûts blanchâtres des colonnes phocéennes.
Ceci n’est qu’un sombre prologue. Parce que j’ai souhaité connaitre Marseille et en habiter les combles. Et
qu’aujourd’hui, encore une fois, Marseille m’a noyé dans le liquide amniotique de sa possessive maternité. Et l’eau pénètre à grandes goulées dans la capitainerie qui me sert de bouche.
Ces chroniques, je l’espère, lui suffiront assez pour qu’elle me montre le trésor qui repose entre ses mains fangeuses,
au milieu des coraux anciens, des posidonies et des rochers crépus qui composent sa maritime robe de mariée.
Peut-être un jour lirai-je l’histoire de Marseille, à la lueur intermittente d’un sémaphore, assis sur l’arrête rocheuse
de Malmousque.
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